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Hommage à Patricio Guzmán

Les membres des Ateliers Varan ont appris avec grand regret la disparition du cinéaste chilien Patricio Guzmán. Son cinéma aura marqué aussi bien l’histoire de son pays que l’histoire du cinéma documentaire. Les membres de l’association témoignent de leurs profondes pensées et de leur sympathie à sa famille et à ses proches.
Yves de Peretti, cinéaste membre des Ateliers Varan, lui rend hommage à travers ce texte.
Pour Patricio Guzmán
Décidément, l’année 2026 aura été funeste pour le cinéma documentaire : après le patriarche Wiseman, le poète Dieutre, voici qu’une autre figure marquante s’en est allée. Son corps a pris congé mais ses films et sa pensée continueront longtemps à irriguer notre réflexion. Il était à juste titre si fier du film qui avait failli lui coûter la vie en 1973 (comme elle a emporté celle de son opérateur Jorge Müller, “disparu“ en 1974) et qui l’avait rendu célèbre dans le monde entier : La bataille du Chili. Cette fresque retraçait avec la puissance du cinéma direct les deux dernières années de cette rare expérience de révolution démocratique qu’était l’Unité Populaire de Salvador Allende (1970-1973). Patricio a été “la bonne personne au bon moment”, ce qui n’avait pas échappé à Chris Marker, qui parcourait alors le monde pour filmer la révolution en marche. Il est venu frapper à sa porte à Santiago pour lui proposer de montrer à Paris La première Année, le film que Patricio avait tourné avec les moyens du bord, à peine revenu au Chili avec son diplôme de l’école de cinéma de Madrid. Dans la foulée, en sollicitant ses amis de gauche fortunés, Marker lui a fait envoyer directement de Rochester, le siège de Kodak, 110 boîtes de 120 mètres de pellicule et autant de bande magnétique pour qu’il poursuivre la narration de cet événement mondial. L’ombre de Chris Marker plane sur l’œuvre de Patricio, tout entière consacrée à bâtir un archipel mémoriel autour de ce traumatisme qu’a été pour le monde le 11 septembre 1973.
20 ans après, j’ai croisé la route de Patricio à Marseille lorsqu’il a reçu le Grand Prix de la compétition de « Vue sur les Docs », l’ancêtre du FID, pour son film La Croix du sud, film hybride, en partie fictionné, où il racontait quatre siècles d’histoire de l’Église catholique en Amérique latine. Lors de la soirée de clôture du festival, où j’avais présenté un court-métrage, il s’émerveillait de la légèreté et de la grâce qui pouvait émaner du cinéma direct alors qu’il s’était aventuré lui-même dans une forme très contraignante.
Les écritures successives de ses films incarnent bien l’évolution du cinéma documentaire, de l’entreprise militante du début des années 70 jusqu’aux films de plus en plus élégiaques où il combinait avec un lyrisme poétique son histoire personnelle et celle de son pays. Je me souviens de notre saisissement de découvrir chez lui avec quelques proches, dont Catalina Villar et le monteur Claudio Martinez, Nostalgie de La Lumière, ce film-monde que personne n’avait voulu produire, poussant sa femme et collaboratrice Renate Sachse à créer une société de production, et qu’il allait présenter quelques semaines plus tard au Festival de Cannes. Il guettait nos réactions et s’amusait de notre émerveillement de voir qu’il avait réussi à renouveler totalement son cinéma sans perdre de vue cette histoire traumatique que le Chili voulait oublier mais à laquelle il restait obstinément fidèle. En se rappelant son enfance et son amour de Jules Verne, il avait su percer une double opacité, celle de l’espace et celle du temps.
Je me souviens aussi quelques années plus tôt des visages immobiles de victimes de la dictature qui regardaient fixement la caméra à la fin du Cas Pinochet et qui témoignaient de l’indicible par leur silence. Cette frontalité muette et opiniâtre, il en a fait un motif récurrent dans plusieurs de ses films, un des éléments formels avec lequel il a construit méthodiquement son langage. Adiós Patricio, nous continuerons de « travailler le présent et de livrer la bataille de la mémoire », comme a dit joliment à l’annonce de ta disparition ta compatriote Carmen Castillo.
– Yves de Peretti
© Photo de Patricio Guzmán par Stefano Missio

