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Les Lettres françaises
Les visages de l’acteur : documentaire et fiction
Claire Simon pose un regard singulier sur les êtres qu’elle filme, leur visage, leur corps. Elle les dégage de ce sur quoi il serait possible de les rabattre avec facilité, des étiquettes : des enfants (Récréations), une lesbienne (Mimi)... Ses films proposent une construction du réel rare dans le cinéma documentaire où la cinéaste n’a de cesse de trouver la juste place pour observer ceux qu’elle a choisis.
Ce que je cherche dans le mode documentaire à l’intérieur d’un film de fiction ou d’un film documentaire, c’est une espèce de brutalité.
On entend çà et là le mot naturalisme pour ranger, parquer et ainsi en finir avec le goût du documentaire, ça me paraît très injustifié. Le naturalisme est pour moi une recherche du représentatif, de ce qui est déjà repéré comme stéréotype, et qui reviendrait sous une forme avérée. Un cliché, remis en scène comme si on venait de le trouver, là par hasard dans la vraie vie, conforme aux idées préconçues. Nous sommes tous traversés par le stéréotype, nous en jouons, mais nous ne sommes pas un ou des stéréotypes. Or dans le naturalisme il y a cette idée du cliché incarné, d’un repérage sociologique préliminaire qui présiderait au choix de ceux qu’on filme. Ils sont les bons modèles, on les connaît, on les reconnaît comme tels. Filmer ainsi, c’est avoir un regard soumis, un regard aux ordres. Pas de singularité, pas de distance possible dans cette attitude qui cherche à vérifier le pouvoir de représentativité du film, compte tenu de la chaîne de télévision qui le produit ou qui le commande.
Un vieux psy, grand acteur, auteur de phrases définitives disait : « Le réel, c’est ce qui ne marche pas. »
On dit aussi quand on découvre un dénouement difficile, une révélation dure : « Ça, c’est la réalité ! » Dans cette idée qui flotte réel/réalité, il y a de la brutalité, de la singularité, ça résiste, c’est dur, opaque, on ne comprend pas et on comprend trop bien. Ça nous surprend toujours et ça se reconnaît au premier coup d’oeil.
Aujourd’hui, je suis encore en train de courir d’une rive à l’autre du fleuve Cinéma, tantôt fiction, tantôt documentaire. Regardant toujours de l’autre côté, je veux nager au milieu du fleuve, même si je n’y ai pas pied et que le courant est fort, je me suis juré d’y rester sans couler.
D’où ma terrible ambivalence sur les acteurs...
Lorsque je filme dans le mode documentaire, le visage de celui que je filme est toujours le bon ! Car ce visage me dit son histoire, il me dit l’histoire qui l’a façonné, il est dramatique, bouleversant, rude, surprenant. Ce visage m’apprend sa vie, m’ouvre un monde, je suis saisie, je ne peux rien inventer, je n’en ai pas envie, je suis prise par une autre passion : plonger dans ce visage et tenter d’en voir en même temps toutes les strates. Serai-je capable de voir, de filmer, de montrer tout ce que ce visage cache, contient, promet ? Regardant ce visage je sais que l’histoire, je ne dois pas l’inventer, mais la découvrir. En croyant la deviner, il m’arrive de la rêver, de l’enjoliver, mais certains traits, certaines expressions, certains éclairs me rappellent à l’ordre : l’histoire est là, l’histoire des hommes entre eux. Ce visage n’est pas que mystérieux, il est social, historique, géographique. Mais surtout ce visage qui ne joue qu’un seul rôle et toujours le même, le sien, ce visage appartient au tragique. Il cache une histoire, un désir, que je cherche, que je devine, qui est unique, irréversible, car c’est sa vie, et aussi sa mort.
Il arrive qu’un visage soit si beau (ou parfois aussi si étrange), qu’on ne parvient pas à deviner son histoire, son drame, voire sa singularité. Tout parfois recule devant la violence de cette beauté, de cette étrangeté, qui a une dimension divine, c’est un « dieu », une « déesse », qui me sont donnés à voir. Ce visage, ce n’est plus une histoire, mais la représentation d’un mythe. Cette beauté, cette étrangeté silencieusement me saisit, me fascine, car elle me dit avant tout que rien n’est écrit. Une figure, une tension, un désir, tout peut arriver, l’avenir est ouvert, une histoire peut s’écrire ou une autre, comme sur une page blanche. Tel est ce visage, qui se prête au mythe, peu importe le personnage, il a soudain, grâce à sa beauté ou à son étrangeté, une dimension sacrée. Tout à la fois je la reconnais et je n’en sais rien. Ou bien disons que je ne veux pas de son histoire , je ne veux pas la connaître, je vois en ce visage inaccessible de beauté, d’étrangeté intimidante, la grandeur de tel ou tel héros, qu’on ne connaît que par son nom et qui pourrait se trouver là, un masque, le temps d’une rêverie, d’un film.
C’est sans doute ce que l’on cherche chez les acteurs qu’on appelle les « stars », et peu importe qu’ils aient été les visages d’histoires différentes, leur visage semble être toujours une page blanche. Distingué, éclairé. L’histoire n’émane plus alors du visage, au contraire elle ne parvient pas à l’atteindre. Ce visage-là, comme le spectateur du film, reçoit l’histoire de l’intérieur, la subit, lui résiste, la ressent, l’éprouve. Ce qu’on voit de ce visage, c’est sa plastique sur laquelle se projette une histoire, n’importe laquelle. Alors cela veut-il dire qu’avec un acteur on passe à côté du tragique ? Que là le tragique est tenu à distance par le tour de passe-passe consenti de part et d’autre, entre le film et son spectateur, qui consiste à faire comme si c’était vrai ? Ou bien que c’est cette distance même qui est tragique ? Impossible de toucher la vie et la mort du personnage, il est seulement possible de la signifier à travers la fiction ? Le tragique serait dans l’insaisissable entre l’acteur et son rôle, ce qu’il lui prête, ce qu’il lui donne, et ce qu’il garde par-devers lui, son être, sa vie ? J’ai le sentiment que l’acteur n’est jamais totalement là, et que c’est cette légère absence qui est tragique.
Et paradoxalement le visage de l’acteur documentaire, qui est tragique puisqu’il joue son propre rôle, est tout aussi absent et insaisissable, car d’abord on ne le connaît jamais complètement, et son style est tellement singulier, personnel, unique, que je ne sens sa grandeur que parce qu’il fait partie de l’histoire dans laquelle je vis moi aussi, et je n’arrive jamais à sentir vraiment sa résistance à sa propre histoire, car elle émane de lui et non l’inverse comme dans la fiction.
Claire Simon
Article paru le 6 mai 2006/Page IV - Documentaires
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