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Les Lettres françaises
La magie du cinéma

écrire sur la pratique du cinéma documentaire... La demande m’arrive à quelques jours du tournage de mon prochain film. Période de questionnement, de préparation, de travail... Moments fébriles troués de flashs de séquences supposées où l’on imagine des plans, on rêve le film, ce qu’il pourrait être, ce qu’on aimerait qu’il soit.

L’éternelle question de la place de la caméra et du comment filmer hante le quotidien. C’est toujours le premier film, même si les précédents, ceux que j’ai réalisés, ou ceux sur lesquels j’ai travaillé comme assistante ou comme monteuse, s’inscrivent en arrière-fond comme autant d’exemples à suivre ou à ne pas suivre, réservoirs d’idées et d’expériences où je puise et m’épuise à chercher des réponses.

Je pars filmer mon oncle, Joseph Katz, qui vit à Karmiel, en Israël. Il a connu la destruction du monde juif d’Europe centrale et la création, en 1948, d’un nouvel État, Israël. J’ai souvent filmé des gens qui parlent, des personnes dont le destin a croisé l’histoire et qui ont été emportées, ballottées, prises dans des événements qui parfois les dépassaient et, à part Otelo de Carvalho dans la Nuit du coup d’État, ce sont tous des anonymes, des individus ordinaires. Les personnes que je filme racontent leur expérience, évoquent des souvenirs, expliquent ce qui les animait au moment de l’événement, et bien souvent leurs doutes, leur trouble, leurs questions apparaissent. Ce ne sont ni des confessions, ni des confidences, mais des histoires connues, bien des fois contées, y compris devant des caméras. Peu de cinéma direct, donc, et peu de rencontres hasardeuses. Je sais, la plupart du temps, ce qui va se dire pendant le tournage car bien en amont j’en parle, longuement, avec les personnes que je vais filmer. Chaque film est une approche mutuelle, une rencontre de deux désirs plutôt qu’une élaboration solitaire, la jonction entre mon envie de savoir, de comprendre, et le besoin de transmettre, de dire.

Mais rien n’est joué d’avance. « Joué » dans tous les sens du terme. Sur le plateau d’un film documentaire, c’est un étrange jeu d’échanges qui se met en place entre la caméra, c’est-à-dire le metteur en scène, et celui qu’on filme. Car si la prise en charge du projet par la personne filmée est essentielle, elle n’est pas suffisante pour que sa parole devienne autre chose qu’une stricte captation de témoignage, un condensé utile et nécessaire, mais uniquement informatif, d’une expérience humaine. On le sait bien, les enjeux du cinéma sont autres.

Au cinéma, le personnage non seulement est proche et familier du spectateur mais il devient support de son imaginaire. Le temps d’une projection nous partageons sa vie, ses aventures, ses préoccupations, même si elles nous sont a priori étrangères. Quand, dans le film d’Abbas Kiarostami Où est la maison de mon ami ?, le gamin court dans les ruelles d’un village où il espère retrouver son camarade pour lui donner son cahier, je m’essouffle avec lui... Magie du cinéma... C’est parce qu’il est filmé dans la durée, que son inquiétude - croissante - peut devenir mienne.

Mon souci lors d’un tournage, c’est que les personnes que je filme deviennent, pour le spectateur, des héros intemporels, que leurs histoires, leur vie, paraissent exemplaires, qu’ils se transforment en personnages de cinéma. Cela arrive parfois, pas toujours. Mise en scène, mise en situation, mouvements de caméra, éclairage, etc., la panoplie du cinéma peut aider mais ne suffit pas à expliquer pourquoi ni comment certains personnages réels acquièrent plus que d’autres cette dimension de personnages universels. Il n’y a pas de recette, pas de règle définie, pas de système infaillible. Mais il existe, pour ceux qui filment la parole, un allié de taille : le temps. Au cinéma on appelle ça un plan séquence.

Un des plus beaux exemples de l’utilisation du plan séquence est le film de Jean-Louis Comolli, la Vraie Vie (dans les bureaux), qui met en scène les employées de la caisse régionale d’assurance maladie de Paris. Ces femmes parlent de leur quotidien, de leur emploi, de leurs rêves. Travaillant comme assistante sur ce tournage, je les avais rencontrées, vues dans leur bureau. C’est là qu’elles allaient être filmées. C’étaient des femmes comme on en rencontre tous les jours, dans toutes les administrations : certaines jolies et d’autres moins, des sympathiques, des amusantes... Comolli les a filmées longuement. Ce tournage dans la durée, sans interruption, permet à ces femmes de s’approprier le film, de le charger de sens, de l’infléchir. Elles s’extraient de la gangue qui les entoure, échappent à la lourdeur de ce décor de bureaux, et se transforment sous l’objectif de la caméra. Il me reste peu de souvenirs des femmes réelles, mais je me souviens (alors que je n’ai pas revu le film depuis plus de dix ans) de leur image et de leurs mots d’autant plus émouvants et d’autant plus poignants que je sais que ce ne sont pas des actrices jouant un rôle.

Filmer dans la durée, c’est donner du temps pour que les mots du récit, usés d’avoir été trop souvent prononcés, retrouvent leur sens, c’est laisser le temps à celui qu’on filme pour que remontent à sa mémoire des événements, des impressions, des sensations. Prendre le temps de filmer ses hésitations et ses silences, ces instants précieux où le récit se cherche, se perd et resurgit. Filmer les trous, les déchirures du récit, là où ça coince, où la pensée hésite, où l’on bute sur les mots quand le passé revient et se fait entendre. Le contraire de l’information et des certitudes.

Je vais partir demain. Joseph Katz m’attend et nous allons nous soumettre l’un et l’autre au risque du tournage. Ce n’est pas un chemin rectiligne qui s’ouvre devant nous et qu’il suffirait d’emprunter, mais plutôt des pistes indistinctes, des sentiers escarpés qu’il nous faudra découvrir et tracer au milieu des broussailles, au jour le jour.

Ginette Lavigne

Article paru le 6 mai 2006/Page VII - Cinéma

 

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